Rédacteurs web, respectez-vous ! Imposez vos tarifs !

Les rédacteurs web sont nombreux à travailler par vocation. Mais pour que leur choix professionnel soit pérenne, il est impératif qu’ils ne stagnent pas au niveau du seuil de pauvreté en se laissant enfoncer dans la misère par des prospects peu scrupuleux. Or, depuis quelque temps, se développe un nouveau profil de clients, dont l’exigence principale est de choisir les prix sans connaître l’essence du métier.
Moi-même dans la rédaction web, je viens de vivre une expérience assez désagréable que je voudrais vous partager et qui m’amène à intimer à mes semblables : « imposez vos tarifs ! »

Quand le client veut choisir son prix de rédaction

Un matin d’hiver, alors que le soleil, encore fainéant, entamait une nouvelle grasse matinée, je me retrouvai subitement abandonnée par Morphée. Je me levai sans bruit, n’osant pas éclairer la chambre et réveiller mon bel endormi. J’allumai mon ordinateur, parcourus mes emails puis optai pour un détour sur Facebook.

Facebook, ce réseau social à la fois indispensable et inutile, agaçant et réjouissant, qui vous connecte au monde entier tout en vous déconnectant de votre propre univers.
Rédactrice web aux comptes pro et perso réunis sous un seul nom, je prends en même temps des nouvelles de mes amis et de mon travail.

Je suis en train d’admirer les photos de voyage d’un contact quand, soudain, juste au-dessous, j’aperçois une annonce professionnelle intéressante. Un intégrateur web cherche un rédacteur pour écrire une quarantaine de textes sur des sujets techniques de droit notarial.
Sacrebleu ! Je suis rédactrice web et j’ai un bac + 5 de droit notarial accompagné de plusieurs années dans le milieu (il y a longtemps que je n’avais pas écrit ni prononcé ce mot, « sacrebleu », le voilà sorti de son coma !)
Dans un réflexe pavlovien, je réponds.

Femme devant ordinateur

L’auteur de l’annonce se montre ravi : « vous êtes en terrain conquis » me renvoie-t-il.
En effet, je suis en plein dans mon domaine d’expertise.
Arrive la question des tarifs. Je maîtrise le domaine, le jargon, les concepts, les règles qui régissent tant les ventes immobilières que les divorces et les successions. J’ai une expertise pratique et théorique, des connaissances universitaires pointues (merci, Emma, pour ce joli bouquet de fleurs ! Mais de rien, Emma !)
Je propose un montant plutôt bas malgré mes compétences : 10 centimes du mot, car l’offre m’intéresse.
Il me renvoie un lapidaire « LOL ».

Monsieur JeVeuxToutPourRien, appelons-le comme ça, ne parle que de tarifs, de R.O.I (retour sur investissement), il n’évoque rien sur la rédaction.

Il sait juste qu’il ne paiera pas plus de cinq centimes du mot. Il sait combien il a vendu. Combien il veut débourser. Combien il compte gagner entre sa vente et son achat. Le reste lui importe peu.
La qualité du rédacteur, sa compétence…

Il précise cependant qu’il attend une optimisation SEO imparable.
Ce qui lui échappe, à monsieur JeVeuxToutPourRien, c’est qu’une telle exigence nécessite déjà de la compétence, outre l’expertise notariale.
Il parle donc tarifs, tarifs, tarifs…

Je réponds que je ne peux accepter son offre, mais je propose de le dépanner sur quelques textes s’il ne trouve pas chaussure à son pied.

Il ne me remercie pas, omet de répondre un simple « au revoir » et me plante littéralement.
Un bourrin dans toute sa splendeur. Aucun embarras à exploiter son prochain, pourvu que sa panse soit bien remplie du travail de l’autre. Un travail payé une peau de chagrin, la peau vendue avant d’avoir tué l’ours.
Quelle absurdité !

Ce genre de caricature est heureusement rare et les échanges rédacteurs/clients sont bien souvent animés d’intelligence réciproque.
Mais je trouve qu’ils se multiplient ces derniers temps. Accompagnés d’un comportement nouveau : celui de l’impolitesse, de l’irrespect, de la morgue. On n’a même plus le papier cadeau pour enrober la muflerie !

Entre les offres de bénévolat déguisées, les demandes de stagiaires polyglottes expérimentés et les propositions d’ouverture à la notoriété en échange de textes gratuits, le rédacteur web souffre du même symptôme que le graphiste : la méconnaissance et la non-reconnaissance de son travail.
Et puisqu’il est plus aisé de payer 1000 euros un téléphone fabriqué au bout du monde par des enfants que 10 textes de 1000 mots, rédigés et taxés en France par un freelance souvent talentueux et doté de plusieurs expertises, certains éléments méritent d’être précisés. Il semble que l’essence même de notre travail n’ait pas été cernée.

Dans la rédaction web, qu’est-ce qui justifie les prix ?

Que fait un rédacteur web précisément ?

Le métier de rédacteur ne se base pas sur la rapidité, mais sur la qualité : il n’est pas un ouvrier spécialisé façon Charlie Chaplin dans « les temps modernes » qui resserre les boulons sémantiques à la chaîne.

Femme très occupée

Dans le meilleur des cas, sur les sujets les plus pointus que je maîtrise, des textes de 600 mots de droit notarial me prendront au bas mot 2 h 30. Pourquoi ? Parce que derrière ces 600 mots se cachent :

  • La lecture et l’intégration des règles du briefing
  • L’optimisation SEO qu’il veut imparable
  • La recherche documentaire (même un sujet que je connais nécessite des références, des liens, des vérifications)
  • La mise en place d’un plan
  • L’utilisation de mes connaissances techniques et pointues
  • La vulgarisation des concepts pour un internaute non-juriste
  • La synthétisation, avec minutie, de notions complexes
  • La recherche de titres percutants
  • La rédaction
  • La lecture
  • La correction
  • La relecture
  • Les éventuels ajouts, modifications

Je ne suis pas forcément la plus rapide… mais pas forcément la plus lente. J’ai surtout un niveau d’exigence à mon propre égard qui m’amène à vérifier chacune de mes sources, chacune de mes phrases, chacune des idées que je développe… d’autant plus dans le domaine juridique où aucun terme, aussi proche soit-il, ne peut en remplacer un autre, où une virgule mal choisie peut mener à un procès. Le droit a besoin de mots, il lui faut de la place pour déployer ses principes, et avec une limite de 600, c’est un travail d’orfèvre.

Je rappelle que le SMIC horaire s’élève à 9,88 euros, et donc, que son texte, si je le lui vends au prix de base d’un écrit non optimisé SEO, sans expertise, devrait déjà être évalué à :
9,88 x 2,5 + 25 % de taxes = 30,8 euros.
31 euros par un rédacteur non spécialisé qui vise à vivre au SMIC.
Je rappelle également que le SMIC est le salaire le plus bas accepté en France, qu’il correspond en général à des fonctions sans expertise universitaire ni expérience. Donc, le client propose de rémunérer des connaissances de troisième cycle et des années d’expérience professionnelle au-dessous du SMIC… Narmol !

« C’est l’marché, ma pauv’Lucette ! », je les vois venir, les messieurs-dames JeVeuxToutPourRien…
Alors, encore un rappel :
Le seuil de pauvreté est évalué en France à un montant situé entre 840 et 1008 euros selon les paramètres retenus.

Un rédacteur web qui travaille à cinq centimes le mot ou moins, devra donc écrire environ 21 000 mots par mois pour être juste… Pauvre ! (taxes prises en compte).

Donc en acceptant la totalité de ses 40 textes, sur un mois classique composé de 20 jours ouvrés, en rédigeant chaque jour deux écrits techniques d’expert, je serai… au seuil de pauvreté !
Ouvrez la parenthèse :
« Prends donc 4 textes par jour », répondront les JeVeuxToutPourRien…
OuiMéNon.
Pourquoi ? Parce que 4 textes techniques et experts de 2 h 30 chacun donneront des journées de 10 heures auxquelles s’ajouteront les 3 traditionnelles heures d’administratif, gestion, suivi… ce qui donne, si je ne suis pas trop nulle en maths : 10 + 3 = 13… ce qui n’est pas tenable dans la durée.
Fermons la parenthèse.

Dans la rédaction web, on ne se contente pas d’écrire ce que toute personne alphabète sait faire. On déploie plusieurs fines compétences : le savoir-faire, l’expertise dans la langue française comme dans le sujet traité, la mise à disposition d’un temps donné pour écrire ainsi que d’un temps complémentaire nécessaire au suivi. Évidemment, plus les connaissances sont pointues, plus le tarif grimpe comme chez le cardiologue dont les honoraires sont plus élevés que ceux du généraliste.
Voilà pourquoi un rédacteur coûte très cher !

Les tâches qui viennent se greffer ne permettent pas de « rédiger » au sens strict durant 8 heures quotidiennes :

  • échanges téléphoniques
  • devis
  • rédaction du contrat
  • suivi de l’encaissement
  • déclarations
  • promotion de l’activité
  • recherche de clients
  • prises de contact
  • autres suivis divers en amont et en aval des différents contrats

Ces activités constituent un travail et doivent, à un moment ou à un autre, être répercutées sur le prix de vente, tout comme un produit commercialisé inclut dans son montant les frais inhérents à sa production, à sa gestion et à sa commercialisation.
Je ne m’étendrai pas sur les investissements matériels (logiciels de langue et outils SEO notamment.)

Rédiger c’est participer à l’amélioration de la visibilité d’un site web. Rédiger c’est contribuer à donner la meilleure image possible de votre marque, de vos services, c’est valoriser votre activité, la sublimer, la personnaliser, la démarquer de ses concurrents. Créer du contenu, c’est donner du fond à la forme, mettre de la consistance dans un template vide, alimenter en informations percutantes et intéressantes ce qui fait votre identité.

Et ce n’est pas rien ! Et ça ne vaut pas cinq centimes du mot !

Pourquoi c’est au rédacteur web d’imposer ses tarifs (et pas au client !)

Quand un client se croit capable d’estimer la durée d’écriture d’un texte, il le fait à la hauteur de ce qu’il sait lui-même faire, sans prendre en compte les compétences spécifiques de la rédaction web. Seul le professionnel expérimenté connaît l’étendue du travail qui l’attend. Seul lui peut en juger.

Serrer la main à travers un écran d'ordinateur

Bien sûr, certains rédacteurs se bradent, c’est leur droit.
Mais la plupart de ceux qui écrivent sur internet veulent vivre de leur travail sans avidité, en autonomie et dans le respect du régime fiscal de leur pays. Ils privilégient la qualité à la quantité et mettent du sens dans leur métier.

Est-il acceptable, quand je propose un travail d’expertise correspondant à des années d’études supérieures et à une expérience professionnelle, qu’on me refuse un tarif au SMIC et réduise ma compétence à un travail non qualifié ? Que lorsque je propose un prix trois fois au-dessous de sa valeur réelle, on me renvoie un « LOL » ?

Est-il acceptable, humain, moral, pour un client, d’imposer des prix qui placent son cocontractant au niveau du seuil de pauvreté ?

Ils sont peu nombreux, comme les rédacteurs web et les graphistes, à subir cette indélicatesse, ce manque de respect, cette grossièreté, cette vulgarité qui consistent à imposer des tarifs, avec, dans le pire des cas, un rictus caustique leur rappelant sans vergogne le niveau de vie dans les contrées lointaines francophones où l’on rédige pour peanuts. Un rictus esquissé sans la moindre honte, affichant la décomplexion dans l’art d’exploiter autrui, de vivre sur la bête et de passer ses journées à troller sur Facebook.

Aucun système, en France, n’a inversé les rapports au point de laisser le client choisir un tarif au-dessous du seuil de pauvreté pour l’imposer au professionnel libre. Pourquoi l’accepter dans la rédaction web ?

Aucun autre métier indépendant, commerçant, profession libérale ne subit ça ! Imaginez la tête de votre médecin ou de votre plombier si vous estimiez vous-même, avec autant de mépris, son travail !
C’est donc au rédacteur web de refuser de telles offres, d’expliquer pourquoi, de faire preuve de pédagogie et de se respecter. À lui de ne pas courber l’échine, d’assumer sa liberté.
C’est au rédacteur web de rééduquer les malotrus qui se permettent ce que personne ne s’autorise ailleurs.

C’est au rédacteur web de s’interdire de travailler pour être pauvre, de renoncer à travailler plus pour gagner moins.

Et c’est au client de rechercher un échange gagnant-gagnant plutôt que d’écraser les meilleurs et de scier la branche sur laquelle il est assis.

Si des rédacteurs web se bradent encore, c’est seulement parce que nous sommes isolés, divisés, concurrents.

Il est temps que ceux, dont les tarifs entraînent la profession vers la paupérisation, regardent leur activité de manière plus globale. Ils doivent prendre conscience qu’en acceptant toujours moins pour un travail, ils choisissent la pauvreté.

Il est temps que nous nous réunissions et nous accordions sur un tarif étalon au-dessous duquel il n’est pas acceptable, humain, moral de monnayer un travail. J’ouvre le débat.

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Catégories : Rédacteur Web

6 commentaires

Ludovic · 17 mai 2018 à 11 h 57 min

Vous avez bien raison, et cet article fait chaud au coeur.
Effectivement, la tendances est à l’avarice. Si plus personne ne bradait ses prix alors la barre de rémunération remonterait.
Bien sûr, il y a un gros problème que nous connaissons tous : le web n’a pas de frontière. Ce que nous n’accepterions pas, un autre francophone le fera pour la moitié du prix.
Il faut vraiment une législation là dessus, et il est impensable qu’elle n’arrive pas, puisque l’étendue des besoins en rédaction web s’étend de jour en jour.
Allez, haut les claviers.

lafilledelencre · 17 mai 2018 à 12 h 41 min

Je pense que nous avons répondu à la même annonce 🙂
Avec une expérience de 13 ans comme responsable juridique, je ne brade pas non plus. Et lorsque j’ai annoncé mes tarifs (équivalents aux tiens, j’ai eu le droit à “vous êtes la rédactrice la plus chère de l’univers” !!!)
J’avoue, j’ai ri jaune :/

EmelineP · 17 mai 2018 à 14 h 50 min

Je suis entièrement d’accord avec vous… sauf sur le point où seuls les rédacteurs web et les graphistes subissent cela. En plus d’être rédacteur web, je suis aussi traductrice, et c’est la question des tarifs bas et imposés par les clients se retrouve aussi malheureusement dans ce domaine avec, en prime, le travail d’agences parfois peu scrupuleuses qui, pour le même tarif, nous demande d’assumer parfois plusieurs rôles.

Alice Azoulay · 18 mai 2018 à 11 h 11 min

Bravo, il faut le dire et le répéter.
J’ai aussi vu cette annonce et contacté le client. Mais nous n’avons pas fait affaire car il n’était pas question que je fasse ce travail à ce prix. Mais j’ai vu encore pire dans ce groupe Facebook ! 10 euros les 500 mots , à prendre ou à laisser. On laisse !!!

Clea · 22 mai 2018 à 3 h 32 min

Merci. Tu m’ôtes exactement les mots du clavier. Je suis rédactrice web et fière de l’être. Et OUI on peut vivre, même bien vivre de la profession. Et OUI il faudrait que les débutants aient davantage confiance en eux et en leur capacité à pouvoir être payés convenablement ! Merci pour ton texte, merci pour tes mots.

Zakaria · 24 juillet 2018 à 0 h 34 min

Chapô, tu as vraiment un talent d’écriture, outre le fait que tes propos sont très pertinents.

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